La pire Garde des Sceaux ?
par , le lundi 10 décembre 2007 à 23:58 :: Humeurs :: #66 :: rss
Place Vendôme, il y eut Foyer, Joxe, Capitant, Badinter, Méhaignerie, Guigou. Mais il y eut aussi un Jacques Toubon qui s'illustra par l'envoi d'un hélicoptère dans l'Himalaya afin de récupérer un procureur censé mettre à l'abri de poursuites judiciaires l'épouse du successeur de Jacques Chirac à la Mairie de Paris, un Dominique Perben inventeur de la garde à vue de 4 jours (dont deux sans avocat) pour des mineurs, ou encore un Pascal Clément tancé pour mépris des droits de l'homme par le Conseil Constitutionnel puis censuré par le même pour avoir violé la séparation des pouvoirs au détriment de celui qu'il est censé représenter. Et il y a aujourd'hui Rachida Dati, créatrice des peines planchers pour récidivistes et bientôt de la responsabilité des malades mentaux.
Madame Dati apprécie aussi de poser en défenseur des victimes (à l'exclusion de celles de maladies mentales) tout en les éloignant des lieux où on peut leur rendre justice : près de deux cent juridictions, le dixième des tribunaux de grande instance, le tiers des tribunaux d'instance supprimés, sans parler de près de la moitié des juridictions d'instruction. Désormais, grâce à sa réforme, il faudra à un justiciable par exemple breton, tel un témoin ou une victime d'infraction, parfois plus de deux heures de transport pour répondre aux convocations d'un juge d'instruction là où moins de trente minutes suffisent aujourd'hui. L'argent englouti pour rénover les tribunaux de Guingamp ou des Sables d'Olonne, les efforts des greffes, des avocats, des magistrats pour rendre une justice proche, humaine, rapide, disponible, tout cela est jeté à bas pendant que l'Allemagne compte deux fois et demi plus de juges par habitant que la France et alors que le premier président de la cour d'appel de Paris rappelait que 420 postes de greffier sont vacants dans sa juridiction et que le Conseil de l'Europe place la France au 23e rang en ce qui concerne le budget de la justice rapporté à sa population. Bref, à peu près l'exact contraire de ce qu'il faudrait faire pour améliorer l'image, la réalité et la perception de la justice en France.
De même que la nomination du bon Docteur Kouchner, soutien de la seconde croisade américain en Irak (un million de victimes selon un institut britannique) a dû enchanter tous ces fonctionnaires et ambassadeurs du Quai d'Orsay qui n'ont, eux, que passé 20 ou 30 ans de leur vie à défendre modestement les intérêts de la France aux quatre coins du monde, les magistrats français se félicitent sans doute chaque jour d'avoir pour Ministre l'égérie favorite d'un homme qui traite publiquement les plus émérites d'entre eux de petits pois bien alignés. C'est qu'il existe en politique une tactique consistant à nommer une personnalité dont les caractéristiques particulières, souvent présentées comme "atypiques", servent notamment à transformer les attaques à son encontre en préjugés réactionnaires inspirés par un "sérail" que sa nomination remettrait en question. Mais le dernier grand Garde des Sceaux que ce pays ait connu était déjà une femme n'appartenant pas au sérail des magistrats qui s'appelait Madame Lebranchu. Et les critiques à l'encontre Madame Dati dépassent largement ces seuls juristes si délicats qui s'offusquent, comme le juge Van Ruymbeke, qu'une ministre change d'un seul coup dix des 35 procureurs généraux de ce pays.
Dans un dossier que lui consacre l'Express, on apprend que l'actuelle ministre de la Justice, dont l'entregent et l'audace personnels ne font pas de doute, qui fut politiquement présentée lors de sa nomination comme une ancienne magistrate, n'est toutefois pas licenciée en droit. Elle a pour tout diplôme juridique une maîtrise de droit public général obtenue à Paris I par validation d'acquis professionnels pourtant consacrés à la gestion d'entreprises, ce qui lui néanmoins valu d'être dispensée de cette licence alors qu'elle ne présentait aucun diplôme de 3e cycle ou équivalent. On a connu des jurys universitaires plus sourcilleux. Elle a ensuite obtenu par le tour extérieur et avec l'appui de recommandations politiques (dont celle d'Albin Chalandon, ancien garde des Sceaux) son admission dans la magistrature non sans avoir peut-être laissé quelques inexactitudes sur la réalité des diplômes dont elle se prévalait, inexactitudes certes vénielles mais qui font un peu tache chez la disciple d'un apôtre de la tolérance zéro. Son admission fut recommandée par ce même Vincent Lamanda qui a été nommé récemment à la tête de la Cour de Cassation ("Vincent Lamanda, une nomination surprise à la Cour de cassation" selon Le Figaro) et signée par Maryvonne Caillebotte, actuelle conseillère pour la Justice de François Fillon à Matignon. Cette dernière lui aurait alors dit : "vous allez vous sentir à l'étroit parmi nous".
Quelques années plus tard un Président qu'elle adule très ouvertement lui confie en effet les Sceaux de la République Française et avec eux la protection de ses juges. Elle succède à Monsieur Clément, ex-défenseur de la peine de mort contraint vingt-cinq ans plus tard de célébrer l'anniversaire de son abolition. Mais à sa différence, Madame Dati n'a pas eu le cran d'assister à la Rentrée des Avocats pour entendre, seulement entendre, une critique de son action par ceux qui l'expérimentent tous les jours ; affront heureusement exceptionnel mais qui donne à penser que la ministre préfére sans doute les robes rouges de ceux dont elle fait ou défait les carrières aux robes noires des empêcheurs de karcheriser tranquillement.
Car après avoir invoqué le drame d'Outreau à l'appui de sa destruction de l'organisation judiciaire française, Madame Dati a cru bon de rappeler aux magistrats que la contrepartie de leurs libertés était le devoir de réserve. Selon dictionnaire en ligne Lexilogos : Réserve :
Obligation, devoir de réserve :" Devoir de discrétion dans le comportement et les propos (...)"
Cette femme dont dépendent les gardiens de prison et l'ensemble de l'administration pénitentiaire, les magistrats du parquet, les détenus provisoires ou définitifs, cette femme qui a autorité sur les procureurs chez qui affluent chaque jour toute la misère de notre société, depuis les tortures sur nourrissons jusqu'aux meurtres de personnes âgées, depuis les femmes battues jusqu'au vol par un gamin récidiviste d'un camembert à l'étalage, cette femme placée à la tête des services qui dirigent les comités de probation et d'exécution des peines est la même qui s'affiche en robes de grands couturiers dans des magazines people et s'ambitionnait "Ministre de la Rénovation Urbaine à coups de Karcher" . C'est elle qui s'esclaffe aujourd'hui à la une de Paris-Match qui l'a photographiée dans un palace en collants résille et habillée par la maison Dior. Ce rire en quadrichromie sur tous les kiosques à journaux au moment même où le Colonel Khadafi loge au Ritz, c'est à dire à côté de la Chancellerie, quasiment en voisin de la Ministre, les familles des 170 victimes d'un certain DC 10 abattu dans le désert du Ténéré l'appréciront sans doute pleinement.
Pour reprendre une expression favorite de son Président, la rupture selon Madame Dati, c'est celle d'avec la décence.
Commentaires
1. Le jeudi 13 décembre 2007 à 13:20, par gilles
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